Le dragon est un animal imaginaire, mais son image est
omniprésente dans la vie des Vietnamiens. Animal sacré, il occupe une position
particulière dans la culture et les croyances du peuple vietnamien.
Le peuple vietnamien se réclame du Dragon comme ancêtre.
Selon la légende, Lac Long Quân, fils du Dragon, anéantit les monstres marins
et créa un vaste royaume. Il épousa Au Co, fée de la montagne qui lui donna
cent œufs, lesquels donnèrent cent garçons... Cinquante d’entre eux suivirent
le père vers la région maritime, le reste se dirigea vers la montagne avec la
mère. Le fils aîné fut proclamé roi Hùng, fondateur de la première dynastie
royale vietnamienne... Cette légende est à l'origine du proverbe Con Rông, chau
Tiên (Fils du Dragon, petits fils de la Fée).
Sous le régime féodal, le dragon représentait le roi, fils
du Dieu, l'autorité suprême, la puissance de la nation. Le mot
"dragon" (long en vietnamien) était utilisé pour désigner les parties
du corps de l'empereur (par exemple "long nhan" signifie le visage du
roi) et ses objets à usage quotidien (ses vêtements de parade brodés d’un
dragon, son trône décoré de motifs de dragon...). L'image de cet animal sacré
est présente dans tous les édifices de la cour (palais royal, temple
dynastique, mausolée, tombeau royal...).
Le dragon à
travers les époques
L'image du dragon se transforme à travers les dynasties,
selon les critères esthétiques à chaque époque. La dynastie des Ly (1010-1225)
pose les bases de la culture féodale vietnamienne. Le bouddhisme se répand et
Van Miêu (Temple de la Littérature), la première université féodale, ouvre ses
portes. Le mince dragon qui découle de cette période représente le roi et est
le dragon de la littérature. Son corps arrondi forme de longues courbes s'effilant
graduellement vers la queue. Son dos est orné de façon ininterrompue de petites
nageoires régulières. La tête, redressée, possède une longue crinière, des yeux
proéminents, une moustache pointant vers l'avant, mais pas de cornes. La
mâchoire est grande ouverte, à l'intérieur de laquelle se trouve toujours un châu
(joyaux), symbole d'humanité, de noblesse et de savoir. Les jambes sont courtes
et fines, avec habituellement trois griffes à leur extrémité.
Le dragon de la dynastie des Trân (1225-1400) est semblable
à celui de la dynastie des Lý mais devient plus intrépide. Il se pare de
nouveaux détails : des bras et des cornes. Sa tête majestueuse arbore une
moustache plus courte. Son corps courbe est plus gros, mais toutefois plus fin
au niveau de la queue. Il existe plusieurs sortes de queues (droite et pointue,
en spirale) tout comme plusieurs types d'écailles (une demi-fleur aux
pétales rondes régulières, une écaille légèrement courbe). Ce dragon symbolise
les arts martiaux, les rois de cette dynastie étant des descendants d'un
commandant mandarin. À cette époque-là, il faut savoir que les Vietnamiens ont
à combattre les envahisseurs mongols.

Durant la dynastie des Lê (1428-1788), du fait de
l'expansion du confucianisme, le dragon vietnamien est davantage influencé par
le dragon chinois. Contrairement à ceux des dynasties précédentes, les dra-gons
de cette époque-là ne sont pas seulement représentés dans des positions
sinueuses entre des nuages. Leur corps ne présente plus que deux grandes ondulations.
Ils sont majestueux, avec des têtes de lions. Un large museau remplace leur
moustache. Leurs pieds possèdent cinq griffes acérées.
Sous la dynastie des Nguyên (1802-1945), le dragon est
représenté avec une queue en spirale et une longue nageoire. Sa tête et ses
yeux sont larges. Il possède les cornes d'un cerf, un museau de lion, des
canines développées, une moustache courbée et des écailles régulières. Les
dragons représentant le roi possèdent cinq griffes, les autres quatre. Il est
personnifié par exemple dans l'image de la mère avec ses enfants.
Le dragon
dans la vie populaire
Le dragon est non seulement le symbole de la noblesse, du pouvoir suprême, mais
encore une image familière de la vie populaire. Dans tous les villages et
hameaux figurent des images du dragon abondantes et variées. Les maçons ont
orné les temples, pagodes et maisons communales de reliefs, gravures,
sculptures de dragon... Les céramistes ont embelli aussi leurs produits (vases,
bols, assiettes...). Le dragon est présent également dans les fameuses images
populaires du village de Dông Hô (province de Bac Ninh, Nord). Pendant les
fêtes villageoises, la danse du dragon est souvent interprétée à la maison
communale.

Un détail à préciser concernant le dragon dans la vie
populaire : l'État féodal a imposé des règles stricts sur l'utilisation du
symbole du dragon pour distinguer le dragon de la cour royale et celui de la
vie populaire. Par exemple, de l'époque de la dynastie des Lê et des seigneurs
Trinh (1533-1788) jusqu'à l'époque des Nguyên (1802-1945), seuls le roi et le
prince héritier avaient le droit de porter l'image du dragon à cinq griffes. Le
dragon qui orne les constructions architecturales populaires (temples, pagodes,
maisons communales) avait trois ou quatre griffes.

Le dragon ne sert pas seulement à décorer les constructions
architecturales ou à figurer dans les œuvres d'art. Il revêt en effet une
signification plus profonde dans la vie et la croyance des Vietnamiens vivant
de la riziculture. Pour les paysans vietnamiens, le dragon est le symbole du
yang, principe de vie et de croissance, il apporte la pluie, essentielle pour
l'agriculture. Le dragon est intimement lié au climat et à l'eau. Il est
capable de changer le climat et est responsable des récoltes. Le dragon a
d'ailleurs tendance à vivre dans ou à proximité de grandes étendues d’eau :
fleuves tumultueux, au fond des océans ou au cœur des gros nuages. Ainsi, l’on
peut contempler partout l'image du dragon avec des nuages ou de grandes vagues.
Le dragon existe aussi dans la littérature, le langage de l'homme. Ainsi, de
nombreux proverbes et chansons populaires vietnamiens le mentionnent. On peut
citer : "Rông gap
mây"
(Le dragon rencontre les nuages) : se dit d'une condition favorable ; Dâu rông duôi tôm (Une
tête de dragon, une queue de crevette) : qui commence bien mais termine mal
; «Rông dê nha tôm» (Le
dragon visite la maison de la crevette) : compliment utilisé par un hôte envers
son invité ; «An nhu rông
cuôn, noi nhu rông leo, lam nhu meo mua» (Manger comme le dragon
défile, parler comme le dragon grimpe, travailler comme le chat régurgite) :
critique adressée à quelqu'un qui mange trop, parle beaucoup et est fainéant.
Dans l'ensemble du pays, il y a de nombreux toponymes relatifs au dragon :
capitale Thang Long (Dragon prenant son essor) - ancien nom de Hanoi, baie d'Ha
Long (Le Dragon descendant), le pont de Hàm Rông (Mâchoire du Dragon), le delta
du Mékong ou des neufs dragons (la partie du fleuve Mékong passant à travers le
Vietnam et comprenant neuf bras nommés Cuu Long, lesquels représentant autant
de dragons)